J’ai toute cette somme de passés en moi, et de souvenirs… Ce sont des choses simples, tantôt mignonnes. Il arrive même que des amis les fassent vivre, sans jamais que je ne le sache donc parfois : j’existe, ils parlent, ils s’emballent, ils rigolent, tout autant que moi, c’est la seule chose que je puisse dire… ce n’est qu’aucun d’entre nous ne savons ce qui sans un bruit se retire. Une personne est une personne, alors qu’elles-mêmes n’ont peut-être pas fini de trouver ce qu’elles cherchaient, même quand elle vieillit, même quand depuis des années nous ne l’avons pas interrogé, ni aimé, en regardant ses yeux, on se dit oh ! Mais voilà cet ami. Comme ses cheveux ont poussé ! et sa silhouette : amincie. Quel drôle de pays, cela doit être le Congo.
C’est pourquoi dans chaque vie la solitude est si grande. L’être : il est au loin, à l’angle de la rue où l’on a grandi, la rue Georges Bizet, où une épaisse musique nous émeut autant qu’elle nous aveugle. Quand l’ai-je remarqué ? Quand est-ce que… j’ai commencé à écrire. Je ne sais pas qui le dit. Je ne peux vous dire qui… Même un sentiment. C’est que ces mille étrangetés que l’on éprouve déjà en soi, chaque pore de sa peau, chaque muscle froissé ou tendu, sont dans le temps cette nostalgie qui nous désunie, et tous nos sentiments sont ce qui restent : cette perte… Et quelle autre perte que celle de l’enfance… ? Dans le « qui suis-je », n’y a-t-il pas déjà le parent, la vie que l’on ne peut plus aimer autrement que dans la sienne ?

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Cela fait deux jours que je rêve de t’écrire
Et chaque fois à sept heures avec la clarté du ciel
Je me réveille. Il ne me reste rien d’autre
qu’une empreinte sur un lit :
Une image temps. Un fossile
dont je ne connaitrais plus que la date
de son décès
L’année où je t’ai rendu ce baiser
et la nuit, hier où je t’ai manqué
pour toujours…
Mémoire d’un monde perdu
où les paroles raisonnent comme une légende.

M’entends-tu aujourd’hui ?
Me voilà parti pour Anger –
ta ville adorée où repose désormais
ton nom. Depuis notre rencontre,
j’ai toujours voulu te faire cette surprise.

Ce que fait l’automne

les mille feuilles rouges à notre porte
l’aulne au bout du jardin

Te donner une fleur que j’avais précieusement gardé
en te montrant ce qui était mort
de ma main, de l’autre côté : l’aulne à venir
chaque année
Le bel été
à tes cotés.

La nuit, j’ai toujours eu le sentiment qu’il existait des fractures autour de nous que l’on pouvait traverser si on arrivait à les reconnaître telles quelles. Cela pouvait être un arbre un peu plus blanc et de travers que les autres, un air humide, une feuille morte qui attirait étrangement mon attention, parmi toutes les autres où gisait mon intuition de la mystérieuse disparition au cœur du monde sur laquelle naissait comme des champignon les livres et les mots de la littérature. Alors je marchais comme un fou, toute la nuit parfois, jusqu’au bout de mes forces, pour trouver avec mon souffle celui du vent. Je me disais… peut-être… peut-être que si j’arrive maintenant à me confondre avec lui, il pourrait finir par me guider jusqu’à l’une de ces fêlures où il se termine. C’est comme cela qu’avait dû aboutir un jour dans l’ampoule de ma chambre ce drôle de frelon. Il était soudain apparu avec le bruit de son débattement sur le verre, et était mort, quelques instants après, carbonisé par la lumière. Personne ne voulait en entendre parler, ni même en entendre le son. On me disait romantique. Moi je pensais aux équations de Maxwell que j’avais vu la veille dans mon cours de physique. Oui, il s’était sans aucun doute téléporté, comme certains savent le faire avec leur corps, il s’était détaché tout entier de son espace-temps. J’en étais certain car à ce moment – l’ai-je déjà dit ? – je l’attendais, je fixais le plafond de ma chambre. Je prenais conscience du nombre de fenêtres qui s’ouvraient chaque fois par le choix d’un regard. Il y en avait beaucoup, voyez-vous, chacun voyage par errance comme se referme soudain sans explication un livre sur la page d’un poème que l’on s’était pourtant promis de ne jamais s’arrêter de lire… Puisqu’il n’y a qu’un monde que l’on vit encore peut-on se demander ce qui fait l’existence des autres. Ce que la mort nous fait quand nous la portons pour grandir dans une seule direction. La terre entière ne pourrait être la fleur que l’on donne à son amante. Et les gens sans doute qui changent sans cesse de temps sont les fous qu’on enferme dans les asiles. L’un après l’autre, ils s’annihilent, ils ne donnent à voir que la faim que l’on porte, ils sont vrai, mais infréquentables. Car la vérité n’est pas encore ce qu’il nous faut. Pas de notre vivant, puisque c’est la mort, il faut d’abord qu’elle murisse avec notre visage, avec notre regard, avec notre distance qu’apporte le son de notre langue sur les choses, il faut que l’on perde tout ce que l’on aimait de nous-même pour que l’on ne puisse plus que discerner de notre âme, les piliers d’un autel, les piliers de la contemplation, de la matière à la raréfaction. Ce n’est pas que chaque cellule nous trahit, ce n’est pas que chaque sentiment est un choix, ce n’est pas que la liberté… Je n’ai jamais été aussi affranchi de la vérité : qu’il y ait quelque chose que l’on ignore, c’est la loi ! et qu’il est plus doux de chuchoter, d’entendre une langue étrangère qui chante, plutôt qu’un vieux sage qui rappelle notre ignorance. La beauté que je retire de ces visions me suffisent. C’est-à-dire que le monde m’ennuie. Voyez-vous, je sais que les mystères sont les débuts des plus grands sentiments. Et mon dieu que j’aime la poésie.

la poésie existait bien avant que le monde des hommes ne voit le jour
bien avant que le monde ne soit une séparation de la terre et du ciel
les premiers poèmes étaient des suites de signes
des empreintes d’argile de lézards en train de se débattre avec la mort
d’abeilles enfermées dans le pollen des fleurs
de scorpions reflétant les putréfactions des ventres enceintes.
Les mots qui se laissent manipuler par les hommes buttent, se heurtent entre eux,
font trainer leurs pieds sur le sol. Ils s’amusent de l’âme qu’ils peuvent réduire en un instant,
à l’absurdité de cette page blanche, de cette page rectangle où l’encre fuit
vers la langue
et dans ce rire silencieux où ils se moquent silencieusement d’eux même,
soudain ressort la grâce et l’équilibre de l’accident. Ils n’ont de contrôle sur rien.
Ils sont les mains qui tremblent sous la lumière de la lampe qui sont les mains du monde
plongés dans le chaos des planètes qui tournent, qui tombent dans le vide de l’espace,
des étoiles qui s’effondrent sur elle-même et plongent à jamais une région du temps
dans les ténèbres. c’est toujours la parole qui erre sans fin vers l’absolution blanche,
jamais les êtres. La poésie vient avec notre mort, avec le dernier cri de la bête sauvage
qui nous voit grandir dans sa nuit, seuls, avec les ombres des villes, des ports, des navires
la poésie s’écrit comme des moisissures à la surface d’une miche de pain, il suffit d’une conjugaison,
d’un temps, pour faire entrer le cycle des nuits, le cycle des rêves, par ta plume, des oiseaux
qui fuient cent fois les branches des arbres pour sentir la durée comme un espace d’infini
où l’image, le cadre, l’effondrement de la forêt
les rattrape ou ne les rattrape pas, où les millénaires sont le verre de lait et les miettes
laissées sur la table pour écrire ce que voit la poésie.

au milieu du blanc
de mon rêve
un silence
ferme les yeux
il y a
des gèles
un fil transparent
que rien ne tient
du noir

des indices
des ruines échangées
contre des rumeurs
au fond du son d’un pas

de grands herbiers
qui font traverser les siècles
à la sécheresse

comme d’un cou fatigué
tombe une main

des sédiments
une chrysalide

d’où s’échappe un vent
comme le ciel d’aujourd’hui
et d’autrefois
s’accompagne
d’invisibles froissements

traversée de l’idole glissante permanence…

La lumière te couvre, tu es comme ces pierres de la maison
Tu ne te souviens plus.
Déjà quelque chose d’autre fait mur ; oui,
en chacun de nous, pousse
la peau dans sa plus vieille image. Un lierre
Comme un cheveu tombant sur la nuque.
Le temps a passé,
excepté un rêve,
celui de l’été
où pourrissent toutes nos années, et le raisin
en vin.